{"id":2517,"date":"2013-06-27T17:04:17","date_gmt":"2013-06-27T21:04:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.une-sen.org\/press\/?p=2517"},"modified":"2014-02-25T16:43:40","modified_gmt":"2014-02-25T16:43:40","slug":"meutre-a-buckingham","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.unesen.ca\/press\/?p=2517&amp;lang=fr","title":{"rendered":"Meutre \u00e0 Buckingham"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-full wp-image-2518\" title=\"murder_F\" alt=\"\" src=\"http:\/\/www.une-sen.org\/press\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/murder_F.png\" width=\"600\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/www.unesen.ca\/press\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/murder_F.png 600w, https:\/\/www.unesen.ca\/press\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/murder_F-300x200.png 300w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/p>\n<p>Si vous ne connaissez pas trop la banlieue de la r\u00e9gion de la capitale nationale, vous n\u2019avez probablement jamais entendu parler de Buckingham. C\u2019est une petite collectivit\u00e9 d\u2019environ 10\u00a0000\u00a0personnes, bien que, techniquement, depuis la m\u00e9ga fusion de Gatineau, elle fait maintenant partie de la ville.<\/p>\n<p>Cependant, au d\u00e9but des ann\u00e9es\u00a01900, la ville de Buckingham \u00e9tait tout autre chose.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Disons qu\u2019elle \u00e9tait tr\u00e8s semblable \u00e0 d\u2019autres endroits au Qu\u00e9bec, en Ontario et ailleurs; il n\u2019y avait pratiquement qu\u2019une seule industrie\u00a0\u00bb, explique Pierre-Louis Lapointe, historien et auteur de plusieurs livres sur Buckingham.<\/p>\n<p>Les habitants de la ville n\u2019avaient pas beaucoup de choix, puisqu\u2019il n&#8217;y avait que deux grands employeurs sur place\u00a0: la Electric Reduction Company et la compagnie MacLaren.<\/p>\n<p>Les MacLaren \u00e9taient des exemples parfaits de requins de l\u2019industrie; ils ont amass\u00e9 leur fortune en exploitant les ressources naturelles, en entretenant des liens \u00e9troits avec le gouvernement et en sous\u2011payant leurs employ\u00e9s.<\/p>\n<p>En 1906, apr\u00e8s avoir achet\u00e9 leur seul grand concurrent dans la ville, les MacLaren \u00e9taient propri\u00e9taires de deux scieries et d\u2019une usine de p\u00e2te \u00e0 papier. \u00c0 ce moment-l\u00e0, ils avaient achet\u00e9 le plus de terrains possible autour de la rivi\u00e8re \u2014 tout \u00e7a pour emp\u00eacher d\u2019autres entreprises d\u2019empi\u00e9ter sur leur territoire.<\/p>\n<p>Par mesure de s\u00e9curit\u00e9, les MacLaren ont aussi acquis des droits exclusifs pour fournir de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et construire des chemins de fer dans la ville.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ils ont ainsi pu emp\u00eacher la construction de chemins de fer qui auraient \u00a0travers\u00e9 la municipalit\u00e9\u00a0\u00bb, poursuit M.\u00a0Lapointe.<\/p>\n<p>Sans chemin de fer pour transporter le bois d\u2019\u0153uvre ailleurs, les agriculteurs et les propri\u00e9taires de terres dans le secteur n\u2019avaient d\u2019autre choix que de vendre leur bois \u00e0 la compagnie MacLaren.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019est un des outils qu\u2019ils ont utilis\u00e9 pour \u00e9tablir leur monopole.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pour les hommes qui travaillaient pour la compagnie MacLaren, les temps \u00e9taient durs.<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0Croyez-vous que c\u2019est humain de donner $1,25 par jour \u00e0 des hommes qui travaillent de 7 heures du matin \u00e0 6 heure le soir, dans l\u2019eau, la boue, sur les billots?\u00a0\u00bb un ouvrier est cit\u00e9 comme ayant dit, en 1906. \u00ab\u00a0Le travail est brutal et p\u00e9nible. Ainsi, moi, j\u2019ai 6 enfants; allez donc faire manger \u00e7a, instruire \u00e7a, habiller \u00e7a et faire la m\u00eame chose, vous-m\u00eame, avec un piastre et quart par jour.\u00a0<sup>1<\/sup>\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>En\u00a01906, le co\u00fbt de la vie augmentait rapidement.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c0 ce moment-l\u00e0, les ouvriers n\u2019en peuvent plus\u00a0\u00bb, explique M.\u00a0Lapointe.<\/p>\n<p>Quand les employ\u00e9s ont essay\u00e9 de se syndiquer, les MacLaren ont rapidement d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 un lockout. L\u2019entreprise a embauch\u00e9 des d\u00e9tectives (des gardes arm\u00e9s), et des briseurs de gr\u00e8ve transportaient les billes de bois. Le conflit a atteint son apog\u00e9e le 8\u00a0octobre\u00a01906, lorsque les travailleurs ont voulu convaincre les briseurs de gr\u00e8ve de s\u2019en aller.<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab Malgr\u00e9 les railleries et les sarcasmes anti-fran\u00e7ais qui leur sont lanc\u00e9s par les d\u00e9tectives, les hommes de B\u00e9langer sont r\u00e9solus \u00e0 garder leur calme. Mais, soudain, retentit un sinistre commandement qui va mettre le feu aux poudres. Shoot them! [Tirez-les!] Ce cri vient du rang des d\u00e9tectives.<sup>2<\/sup> \u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait une embuscade\u00a0\u00bb, a d\u00e9clar\u00e9 M.\u00a0Lapointe.<\/p>\n<p>Deux hommes ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s\u00a0: Thomas B\u00e9langer et Fran\u00e7ois Th\u00e9riault \u2013 des membres de l\u2019ex\u00e9cutif. \u00c0 leurs fun\u00e9railles, ces hommes ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9peints comme des martyrs du mouvement syndical.<\/p>\n<p>Les MacLaren ont \u00e9t\u00e9 par la suite acquitt\u00e9s des meurtres. Selon le livre de M.\u00a0Lapointe, le procureur \u00e9tait furieux et a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il porterait la d\u00e9cision du juge en appel. Il a presque aussit\u00f4t re\u00e7u un t\u00e9l\u00e9gramme du procureur g\u00e9n\u00e9ral du Qu\u00e9bec lui disant de ne pas interjeter appel.<\/p>\n<p>Les MacLaren avaient des amis haut plac\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans les mois et les ann\u00e9es qui ont suivi le conflit d\u2019octobre\u00a01906, plus de 60\u00a0% des syndicalistes ont quitt\u00e9 le village. Les MacLaren avaient inscrit sur leur liste noire les fauteurs de trouble \u2014 et cette liste circulait parmi les autres employeurs du village qui n&#8217;ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 acc\u00e9der aux demandes de la famille MacLaren.<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab Une des personnes interrog\u00e9es au sujet de cette liste noire m\u2019a racont\u00e9 le cas d\u2019un gar\u00e7on qui, apr\u00e8s avoir r\u00e9ussi aux examens et aux entrevues, se fait convoquer au bureau de R.M. Kenny qui sort un cahier du tiroir de son bureau et l\u2019interroge sur ses liens de parent\u00e9 avec tel ou tel ouvrier m\u00eal\u00e9 aux troubles de 1906\u2026. Et de conclure s\u00e8chement Kenny\u00a0: Sorry, there\u2019s no job for you here ! [D\u00e9sol\u00e9, il n\u2019y a pas d\u2019emploi pour toi ici!] <sup>3<\/sup>\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0En quelques ann\u00e9es, la population de la ville de Buckingham a diminu\u00e9 de 25\u00a0% \u2014 ce qui est \u00e9norme\u00a0\u00bb, ajoute M.\u00a0Lapointe.<\/p>\n<p>En\u00a01934, les travailleurs ont, une fois de plus, essay\u00e9 de se syndicaliser. Le Pulp and Sulfite Workers\u2019 Union avait r\u00e9ussi \u00e0 convaincre plus de 60\u00a0travailleurs de signer une carte d\u2019adh\u00e9sion. Malheureusement, l\u2019entreprise a eu vent de ce qui s\u2019organisait gr\u00e2ce \u00e0 un espion infiltr\u00e9 parmi les travailleurs.<\/p>\n<p>L\u2019entreprise a r\u00e9agi en cong\u00e9diant toutes les personnes concern\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Donc, \u00e7a \u00e9t\u00e9 une deuxi\u00e8me tentative de syndicalisation qui a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e dans l\u2019\u0153uf\u00a0\u00bb, r\u00e9sume M. Lapointe.<\/p>\n<p>La seule chose \u00e0 faire pour combattre l\u2019entreprise MacLaren \u00e9tait d\u2019am\u00e9liorer le r\u00e9seau routier pour permettre aux habitants de la ville de vendre du bois d\u2019\u0153uvre \u00e0 d\u2019autres entreprises.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Vers la m\u00eame \u00e9poque, poursuit M.\u00a0Lapointe, le gouvernement provincial du Qu\u00e9bec s\u2019est pench\u00e9 sur les conditions de travail des b\u00fbcherons et des travailleurs dans le domaine forestier. Par la suite, le gouvernement \u00a0a mis en place une sorte de salaire minimum, ce qui a forc\u00e9 la compagnie MacLaren \u00e0 augmenter le salaire de ses travailleurs.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et finalement\u2026<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ce qui a le plus aid\u00e9 les ouvriers, c\u2019est en fait \u2013 c\u2019est \u00a0un petit peu dr\u00f4le \u00e0 dire \u2013 mais c\u2019est la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale\u00a0\u00bb, d\u00e9clare M.\u00a0Lapointe.<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment-l\u00e0, pratiquement tout \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 essentiel pour l\u2019effort de guerre. Les syndicats n\u2019\u00e9taient pas autoris\u00e9s \u00e0 faire la gr\u00e8ve, et les patrons ne pouvaient pas d\u00e9clarer de lockout.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les MacLaren ont \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 d\u2019accepter la cr\u00e9ation d\u2019un comit\u00e9 permanent de n\u00e9gociation entre les ouvriers et le patron\u00a0\u00bb, mentionne M.\u00a0Lapointe.<\/p>\n<p>La cr\u00e9ation de ce comit\u00e9 marque un changement important dans les conditions de travail. Et puis, en\u00a01944, un syndicat est enfin reconnu par les MacLaren.<\/p>\n<p>On conna\u00eet peu cette histoire \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de Buckingham. En\u00a01990, M.\u00a0Lapointe a \u00e9crit un livre sur l\u2019histoire de la ville de Buckingham dans lequel il relate le conflit de\u00a01906. Le livre a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en anglais et en fran\u00e7ais, mais M.\u00a0Lapointe affirme que les exemplaires en anglais ont tous disparu.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Impossible d\u2019en trouver un dans les biblioth\u00e8ques. J\u2019ai du mal \u00e0 imaginer\u2026 mais les MacLaren ont le bras long\u00a0\u00bb, d\u00e9clare-t-il \u00e0 la blague. \u00ab\u00a0C\u2019est une histoire qui ne fait pas plaisir \u00e0 certains \u00e9l\u00e9ments capitaliste.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Selon M.\u00a0Lapointe, cette histoire illustre bien qu\u2019il y a toujours des liens entre la politique et l\u2019\u00e9conomie \u2014 et que cela peut rarement \u00eatre prouv\u00e9 aussi clairement que par le conflit de\u00a01906.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Aujourd\u2019hui, on bl\u00e2me le syndicalisme et les unions pour tous les maux de l\u2019\u00e9conomie et de la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, \u00e9crit M. Lapointe dans l&#8217;introduction de son livre en 1984.\u00a0\u00ab\u00a0Il est important de rappeler le r\u00f4le jou\u00e9 par le syndicalisme dans l\u2019am\u00e9lioration de nos conditions de vie. Il faut relever la t\u00eate comme Thomas B\u00e9langer et Fran\u00e7ois Th\u00e9riault\u2026 pour eux, et pour tous ceux qui se sont sacrifi\u00e9s pour leurs semblables, nous nous devons de r\u00e9gir. Nous leur devons bien \u00e7a!<sup>4<\/sup> \u00bb<\/p>\n<hr \/>\n<p>[Note de la r\u00e9daction\u00a0: Nous sommes infiniment reconnaissants \u00e0 M.\u00a0Lapointe de nous avoir permis de publier des extraits de son livre et de nous avoir parl\u00e9 du conflit de\u00a01906. Tous les faits contenus dans le pr\u00e9sent article ont \u00e9t\u00e9 tir\u00e9s des livres de M.\u00a0Lapointe et d\u2019une entrevue t\u00e9l\u00e9phonique avec lui r\u00e9alis\u00e9e le 25\u00a0juin\u00a02013.]<\/p>\n<hr size=\"1\" \/>\n<p>[1] Lapointe, Pierre-Louis. (1983). Buckingham : ville occup\u00e9e. Diffusion Prologue inc. Ville Saint-Laurent, Qu\u00e9bec.<\/p>\n<p>[2] Idem<\/p>\n<p>[3] Idem<\/p>\n<p>[4] Idem<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si vous ne connaissez pas trop la banlieue de la r\u00e9gion de la capitale nationale, vous n\u2019avez probablement jamais entendu parler de Buckingham. C\u2019est une petite collectivit\u00e9 d\u2019environ 10\u00a0000\u00a0personnes, bien que, techniquement, depuis la m\u00e9ga fusion de Gatineau, elle fait maintenant partie de la ville. 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